Une anche passe : Port d'attache : revue de presse

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PASTEL / Novembre 1996

Une Anche Passe : Port d'attache

Après ses deux premiers disques ("Une Anche Passe" et "Entre tarentelle et sardane"), voici le troisième enregistrement de ce groupe languedocien, constitué autour des instruments à anches (hautbois traditionnels, clarinettes, saxophones) que viennent accompagner les basses de cuivres habituelles.

"Entre tarentelle et sardane" avait ancré Une Anche Passe dans l'espace méditerranéen, un espace qui, à partir du Languedoc, se construisait de l'Italie à la Catalogne, avec l'apport de Stefano Valla (joueur de piffero et Eric Montsant (hautbois catalan), deux musiciens absents de ce nouveau CD dans lequel on note en revanche l'arrivée de Denis Fournier (batterie) et Fethi Tabet (percussions). Avec "Méditerranée: musiques de fêtes" le groupe confirme le choix d'un tel espace, dont la périphérie s'élargit (Espagne avec ses prolongements jusqu'au Mexique, musique juive, Catalogne, Italie et, bien sûr, Languedoc), mais dont le centre, cette fois, se réduit à la ville de Sète. Car il n'est peut-être pas de ville languedocienne plus multiculturelle, plus "plurielle", que ce port qui accueillit, en des temps différents, dont certains récents, les Catalans et Espagnols de l'exode de 1939, les juifs en transit fuyant le nazisme, les pêcheurs italiens établis sur les pentes du mont Saint-Clair, les marins algériens et marocains des thoniers sétois, etc. Alors, bien entendu, ce CD nous convie à une évocation de cette mosaïque humaine et culturelle. Evocation affectueuse, tendre, de la Sète populaire avec ses marchands ("chanteurs") à la criée, ses diverses communautés, son goût de la fête, celle qui est spécifiquement tournée vers la mer, ou celle qui est plus largement languedocienne, influencée par les sorties de animaux totémiques des villes environnantes ou par les fécos du carnaval de Limoux... De Brassens à Nino Rota et Luis Llach, en passant par plusieurs mélodies traditionnelles italiennes et espagnoles, sans oublier quelques airs traditionnels languedociens (Le Poulain de Pézenas), Une Anche Passe visite (ou revisite) avec un bonheur parfait ces répertoires festifs, en se payant même le luxe d'en composer quelques-uns comme "Couffoulens", dans le plus pur style du carnaval de Limoux (bravo Pierre Peyras !).

Avec une parfaite maîtrise instrumentale (comment fait-on pour jouer tout ça sur un hautbois traditionnel à six trous sans clés ?), avec une science consommée de l'arrangement musical (Laurent Audemard y excelle, mais aussi François Fava) grâce à une étonnante alchimie des sonorités, la "bande à Audemard" survole ces répertoires avec une aisance déroutante, nous installe dans une musique d'une très grande sensibilité, où plaisir et curiosité se mêlent agréablement. Laissez-vous porter par ce voyage au coeur de la fête, laissez-vous guider par ce groupe, l'une des toutes meilleures bandes d'instruments à vent de France, en tout cas incontestablement, la meilleure créée autour du hautbois traditionnel.

Luc Charles-Dominique

OLÉ / Octobre 1996

Une Anche Passe : Port d'attache

Troisième CD pour ce groupe qui depuis plus de dix ans explore la musique méditerranéenne : hautbois languedocien et plus généralement instruments à anches en tête. Anches bien sûr mais aussi cuivres (tuba, saxhorn et euphonium) et percussions. Une Anche Passe pour ceux qui ne l'auraient pas encore croisé, est loin du folklore, plutôt dans la création d'une musique méditerranéenne contemporaine enracinée. Cette fois-ci, le port d'attache qu'ils se sont choisi pour mener des expéditions autour du bassin méditerranéen est Sète, pour sa richesse fondamentale, son humanité. Le voyage commence par la criée, lieu central de l'imaginaire sétois, ensuite après un hommage à Brassens, on s'embarque avec une succession de traditionnels (majorquain, languedocien, espagnol, yiddish, napolitain) d'interprétation de Luis Llach, Nino Rota ou de compositions personnelles. Au fil des albums, la musique d'Une Anche Passe s'enrichit de nouvelles sonorités transformant des airs que l'on croyait connaître, multipliant les échelles plan (au sens cinématographique du terme). Le tout sonne bien, et même, c'est peut-être le seul reproche que l'on pourrait faire, parfois trop bien. Mais après tout la Méditerranée n'est pas le Sud profond et la tarentelle n'est pas le blues. Un port d'attache à parcourir et même à lire. Le livret signé Frank Tenaille vaut le détour, et si vous souhaitez les voir en chair et en os, rendez-vous vendredi 4 octobre au théâtre d'O à Montpellier.

LE MONDE DE LA MUSIQUE - Octobre 1996

PORT D'ATTACHE
1 CD Buda Records 92 654-2 (distribué par Adès)

En 1990 pour son premier album, Une Anche Passe était le rassemblement de musiciens(de rue, de jazz ou néo-traditionnels) autour d'un projet que typait l'instrument-clé du Midi, le fameux hautbois dit "languedocien". Le second album poussait plus loin la démarche. Il soulignait les affinités stylistiques d'une famille d'instruments, celles des anches (gralla catalane, piffero italien, zurla balkanique, etc.), et imaginait une Odyssée acoustique se donnant la Méditerranée pour décor. Pour ce troisième répertoire, c'est à Sète que s'enracine l'inspiration du groupe conduit par Laurent Audemard. Le choix de la ville natale de Paul Valéry et Jean Vilar n'est pas fortuit. Sète défend sans tapage l'identité d'une Europe latine qui refuse d'être mise en coupe réglée par les équarisseurs technocrates, avec sa polyphonie socio-historique dans laquelle l'Italie du Mezzorgiono, la Catalogne, Le Maghreb, l'Occitanie tricotent leurs ethnies. Réminiscences de sardanes et de coblas, musiques de bestiaires des villages, influences yiddish, rituels sacrés, carnavals, échappées felliniennes, etc., la réussite de ce parcours initiatique étant obtenue avec trois pièces d'un autre natif du cru , Georges Brassens, occasion pour Une Anche Passe de mettre à jour les flagrantes filiations italiennes de l'auteur-compositeur, dont on se rappelle alors qu'il était napolitain par sa mère. Au final, un travail qui plaide pour la Méditerranée, personnage historique dépassant ses particularismes, comme le soulignait Fernand Braudel, toujours forte d'un imaginaire commun, de mythes fondateurs partagés et d'une manière particulière de regarder la lumière et le destin.

Frank Tenaille

MIDI LIBRE / 5 novembre 1996

Port d'attache, troisième disque d'Une Anche Passe

Si le rustique hautbois traditionnel rencontre le saxo jazz rutilant, c'est que tous les chemins de la Méditerranée se croisent à Sète. Et c'est joyeux !

"Il est bon de conserver une tradition mais il est mieux d'en inventer une nouvelle" : cette citation de Paul Klee convient comme un gant au groupe languedocien Une anche passe. Son troisième disque de musiques de fêtes de la Méditerranée, paru chez Buda, s'appelle "Port d'attache". Deux mots. Le premier (port) pour évoquer le départ, le large et l'inconnu. Le second (attache) pour évoquer le repère, le fixe, et le connu. En l'occurence, le port dont il s'agit est celui de Sète. Dans son livret d'accompagnement, le journaliste sudiste Frank Tenaille en relève le beau paradoxe : ne tient-on pas volontiers la ville de Georges Brassens et de Jean Vilar pour l'une des plus colorées, typées et attachantes de la région? Et pourtant contre toute attente n'est-elle la moins ancienne de cette région, à peine un peu plus de trois siècles, une misère, fondée qu'elle n'a été, surgie de rien par décret royal, qu'en 1666...

Donc il faut l'admettre : la longueur de temps n'est pas l'unique, ni le plus sûr paramètre, de la force d'un caractère. Et la vitalité des traditions ne se ramène pas exclusivement à leur ancienneté, ni à la rigidité du terroir où elles s'enracinent.

Le sauvetage du hautbois

Le disque d'Une Anche Passe débute donc dans la criée de Sète, pour vite épouser les accents d'un air de Brassens. Suivent toutes les humeurs sonores que colportent les embruns festifs d'un port languedocien, plus ou moins imaginaire : de musique de procession catalane, en airs républicains espagnols, d'un traditionnel yiddish (cela en souvenir de la halte du navire Exodus) aux volutes maghrébines, de tarentelles en farandoles et autres chants napolitains, jusqu'aux thèmes de Nino Rotta, ou musiques de carnavals occitans...

Dans la décennie passée, la démarche de Laurent Audemard et Alain Charrié, fondateurs d'Une Anche Passe, trouvait sa source dans la re-découverte d'un instrument traditionnel et rustique, alors en voie d'extinction : le hautbois languedocien. Mais vite ils vérifiaient l'extraordinaire étendue de la lignée de cousinage international, de cet instrument : de la raïta marocaine au chanaï chinois, en passant par la zurla des Balkans, ou plus voisins, la gralla catalane et le piffero du nord de l'Italie.

Richesse chromatique

Et dans le même mouvement, cette paire croisait l'esprit libre des musiciens de jazz, toujours en quête de couleurs nouvelles. Avant l'heure cette rencontre produisait une sorte de "world music" sudiste, néo-traditionnelle (une série de "Diapason d'or", "Choc du Monde de la musique", et "Discothèque idéale" de Télérama, a couronné leurs précédentes productions discographiques).

Quand on les écoute interprétrer Nino Rota ou Brassens, on se demande bien ce qu'il faut appeler tradition : peut-être, au prisme de ces deux grands arts populaires que sont le cinéma et la chanson, s'agit-il d'un fond d'émotion durable (suffisament insensible au fugitif air du temps), caractéristique de l'esprit d'une population beaucoup plus qu'un code stylistique intangible.

Dans Une Anche Passe, la rencontre des instruments traditionnels avec toute une gamme de tubas et saxos jazz, donne aux plus farouches des airs de fête, la prestance d'un langage moderne et universel. Cela pour produire un tableau d'un richesse chromatique insensée, pleine d'ivresse du coeur, et d'embrasement de l'esprit. Ce "Port d'attache" est un disque éclatant de joie et de caractère.

Gérard Mayen